L'Histoire du jeu

Thierry DEPAULIS est l’auteur de ce texte, publié dans le magazine "Tangente-Jeux" de septembre-octobre-novembre 2003.

Avec Philippe JEANNERET, ils ont co-écrit différents livres sur le jeu de dames.

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tangente jeux

Drôles de dames

La difficulté de cette histoire suppose que le lecteur damiste français accepte de considérer qu’il ne joue pas sur le damier le plus ancien.

Comme nous le verrons, les dames à 100 cases sont arrivées bonnes dernières. Jusqu’au XVIIIe siècle, on a joué aux dames, en France comme ailleurs, sur... un échiquier (alors muni de 12 pions par joueur).

La plus ancienne référence aux dames reste celle évoquée par Eloi d’ARMEVAL dans son Livre de deablerie, imprimé à Paris en 1508. Puis nous rencontrons plusieurs mentions de ce jeu ou de ses dérivés "damier" et "damer".

François RABELAIS, entre autres, fait figurer "aux dames" dans sa longue liste de jeux du chapitre XXII de Gargantua (1534)

La France n’est pas la seule contrée gagnée par le nouveau jeu au XVIe siècle : l’Espagne a pour elle d’être le pays où paraissent les premiers traités imprimés.

En 1547, Antonio de TORQUEMADA publie à Valence, El ingenio, o juego de marro de punta o damas, premier livre consacré au jeu de dames dont l’unique exemplaire fut hélas détruit en 1812.

D’autres livres paraissent, eux aussi à Valence : Pedro RUIZ MONTERO publie son Libro del juego de las damas vulgarmente nombrado el marro en 1591 et Lorenzo VALLS son Libro del juego de las damas, ppor otro nombre el marro de punta en 1507.

Quel jeu ? Quelles règles ?

En fait, ces livres sont tous bâtis sur le même modèle : un diagramme numéroté pour expliquer la notation, puis une série de parties notées.

On en déduit tout de même les principes essentiels du jeu espagnol : obligation de prendre, promotion du pion, dame à grands déplacements.

Les dames ont aussi les honneurs d’un dictionnaire, celui de Sebastian de COVARRUBIAS, Tesoro de la lengua castellana o española (1611).

A l’article "dama", le grand lexicographe espagnol écrit : "Le jeu de dames, avec le tablier des échecs, tout le monde le connaît; on le nomme ainsi parce qu’il est facile ou à cause de la façon de jouer les pions avec la liberté de la dame".

Aux Pays-Bas, la première référence au jeu de dames date de 1552. Quelques années plus tard, un dictionnaire français-flamand, publié en 1562 à Gand, donne "daemberd oft daemspel : jeu des dames, damier ou tablier".

Au XVIIe siècle, les références littéraires se multiplient. Mais, en l’absence de tout traité ou manuel, il est impossible de savoir comment on jouait précisémment.

L’actuel Bénélux ayant été un temps sous tutelle espagnole, il y a quelques chances pour que les dames y aient suivi les règles ibériques, mais l’ancien jeu français, avec sa dame "courte", était sans doute connu aux Pays-Bas.

L’Italie semble avoir mis plus de temps à adopter le nouveau jeu. C’est au naturaliste bolonais Ulisse ALDROVANDI (1522-1605) que l’on doit la première mention du "gioco della dama" avec une description en latin.

Mais ce n’est qu’en 1604 que l’expression "alla dama" apparaît pour la première fois dans un texte imprimé. On notera le singulier, qui est resté de mise en italien.

L’Allemagne, quant à elle, n’a connu les dames qu’avec retard. C’est le livre de "Gustavus SELENUS" (alias Auguste duc de Brunswick Lunebourg), Das Schach - oder König-Spiel (le jeu royal des échecs), publié à Leipzig en 1616, qui donne la première mention du "Dammen-Spiel" en allemand.

En 1637, Daniel MARTIN, "maistre en la langue françoise à Strasbourg", dans un manuel de conversation intitulé Parlement nouveau, ou Centurie interlinaire, consacre tout un chapitre (bilingue!) à "Du jeu des dames / Vom Dammenspiel" où il est clairement entendu que les joueurs joueront "à toute rigueur", une règle que nous retrouvons plus loin sous le nom de "forçat".

L’ancien jeu français

On ne sait selon quelles règles Louis XIII, devenu roi à 9 ans, jouait aux dames, mais il y jouait assez souvent comme en témoigne le Journal de son médecin Jean HEROARD. Pourtant, le premier recueil de règles publié en France, La maison académique des jeux (Paris, 1654), ne donne pas les règles des dames alors qu’on trouve celles du piquet, du tric-trac, du billard, de la paume et de bien d’autres!

Les rééditions suivantes ne réparent pas l’omission.

Heureusement, un passionné du jeu de dames, publie en 1668 ce qu’il faut bien considérer comme le premier ouvrage à exposer en détail les règles du jeu : Le jeu de dames, avec toutes les maximes & règles tant générales que particulières qu’il faut observer an icelui et la métode d’y bien jouer par Pierre MALLET, ingénieur ordinéré du Roy & proféseur aux siances matématiques, à Paris.

On aura remarqué l’"ortografe nouvéle & rézonée" promue par l’auteur. Pierre MALLET présente cinq variantes des dames, toutes sur 64 cases : le (grand) forçat, le petit forçat, le plaisant, la variante italienne et le coquimbert.

Les deux premiers seuls ont droit aux "règles générales, canons ou maximes" et à de nombreux exemples. On y reconnaît les règles de l’actuel jeu anglais.

D’ou viennent les dames ?

On doit à Josep BRUNET Y BELLET d’avoir proposé le premier, à la fin du XIXe siècle, l’hypothèse la plus crédible quant à la naissance des dames : celles-ci seraient nées au Moyen-Age de la transposition du jeu alquerque de doce ("marelle de douze") sur un échiquier. Par là, l’érudit catalan s’opposait à ceux qui voyaient dans les dames une simplification des échecs.

Le grand historien des échecs Harold MURRAY devait par la suite adopter ce point de vue en y greffant ses propres trouvailles.

Dans son livre A History of Board Games other than Chess (Oxford, 1952), il affirme que le jeu est né au XIIe siècle, probablement dans le sud de la France.

Approfondie par l’historien hollandais K.W. KRUIJSWIJK dans un livre essentiel (Algemende historie en bibliografie van het damspel, La Haye, 1966), cette localisation est aujourd’hui contestée.

Les regards se tournent donc à nouveau vers l’Espagne, où nous trouvons l’ancêtre présumé des dames, le jeu alquerque de doce, décrit et illustré dans le fameux Livre des jeux du Roi Alphonse X, achevé en 1283.

Cette "marelle de douze" se jouait sur un tablier fait de 6 lignes horizontales et de 6 lignes verticales entrecroisées et traversées de diagonales dans les deux sens.

Les pions, au nombre de 12 par joueur, se déplacaient sur les intersections, offrant ainsi 25 positions (cases) possibles. La prise se faisait en sautant.

Un jeu du XVe siècle pourrait bien avoir assuré la transition. Nommé andarraya, mentionné dès 1429, il figure dans ce qui est le premier vrai dictionnaire de castillan, le diccionario romance en latin d’Antonio de NEBRIJA (1495) où le mot est qualifié de "nouveau".

Le tablier ne comprend pas de lignes verticales ni horizontales, ce qui oblige à disposer les pions comme aux dames.

Hors d’Espagne, les textes restent très discrets, mais plusieurs diagrammes bien reconnaissables de marelles de douze ont été relevés ici et là - en Angleterre, en Italie et même en France.

Certains d’entre eux peuvent être datés du Moyen-Age, révélant ainsi la diffusion du jeu.

La "révolution échiquéenne"

On peut difficilement comprendre l’histoire des dames sans évoquer celle des échecs.

En effet, outre la réutilisation de l’échiquier, le jeu de dames emploie plusieurs termes que l’on retrouve aussi dans le vocabulaire des échecs : pion, dame, le verbe damer (transformer un pion en dame).

Et, si la marche du jeu et le mode de capture sont entièrement différents, les déplacements de la dame dans le jeu actuel ne sont pas sans évoquer ceux du fou aux échecs.

Or, aux echecs, ces possibilités accrues de mouvements n’ont été introduites qu’à la fin du Moyen-Age. Jusque-là, la dame se déplaçait de case en case, ce qui rendait le jeu très lent.

Ces règles, héritées des Arabes et des Persans, qui les tenaient de l’Inde, furent modifiées en Europe vers 1475-1485, comme l’a montré Harold MURRAY dans son histoire des échecs (A history of chess, 1913).

C’est donc manifestement à la même source que les échecs ont puisé leurs améliorations, et les dames leurs règles. Or on pense que les échecs "renouvelés" ont pris naissance dans la péninsule ibérique.

Du coup, l’hypothèse d’une origine espagnole des dames se trouve renforcée.

Des dames "à la françoise" aux dames "à la polonoise"

Comment et quand est-on passé du damier à 64 cases au damier à 100 cases - longtemps nommé "dames à la polonaise" - et aux règles actuelles ?

Malgré son jeune âge, la naissance du nouveau jeu est loin d’être claire.

Le premier à s’être penché sur les origines du jeu "international" est Charles-Marie de La CONDAMINE, savant et académicien, dans un article paru en juillet 1770 dans le Mercure de France.

Cette petite enquête avait permis de lever un doute : malgré son nom, le nouveau jeu à 100 cases n’était pas né en Pologne puisque, là-bas, on le nommait... jeu "à la française".

En outre, dans un Essai sur le jeu de dames à la polonoise, paru en 1770, un cafetier nommé MANOURY, affirmait, comme La CONDAMINE, que le jeu était arrivé à Paris vers 1725-1730.

Une date rendue plausible par le traité consacré à l’ancien jeu, L’égide de Pallas, ou Théorie et pratique du jeu de dames, publié en 1727 par un certain "Don DIEGO, cavallero del Quercetano".

MANOURY publia en 1787 une nouvelle édition de son livre, intitulée Le jeu de dames à la polonoise ou Traité historique de ce jeu, sa marche, ses règles, leur explication...

Il y explique que le nouveau jeu avait été inventé sous la Régence, donc entre 1715 et 1723, par un "étranger qu’on appelait dans le palais le Polonais, soit qu’il fût effectivement de Pologne, soit que la façon de se mettre lui eût fait donner ce titre, sous lequel seul il était connu".

Mais deux découvertes viennent perturber ces explications un peu trop faciles. Celle, d’abord, d’un damier à 100 cases daté 1696, conservé dans un musée à Hoorn aux Pays-Bas, puis d’un autre damier semblable, portant la date 1710.

Enfin, le coup de grâce semble asséné par le dictionnaire français-néerlandais de Pierre MARIN, Dictionnaire françois & hollandois (Amsterdam, 1710), qui donne l’expression "damer à la polonoise".

Certains en déduisent que le jeu international serait né aux Pays-Bas, avant la fin du XVIIe siècle. Ses règles viendraient du jeu espagnol - la dame "longue" - et de quelques aménagements supplémentaires.

Mais il est certain que c’est en France que le nouveau jeu a trouvé son terrain d’élection au point d’y évincer rapidement l’ancien jeu.

Celui-ci semble avoir été définitivement abandonné dès les années 1770-1780. Joseph MERY, dans son Arbitre des jeux (1847), le confirme dans les brèves lignes allouées à l’ancien jeu français : "cette manière de jouer aux dames est beaucoup moins agréable que la précédente : aussi ne le joue-t-on plus depuis^plus de soixante ans...", soit vers 1785.

Le XIXe siècle est alors l’âge d’or du jeu de dames "à la polonaise" en France. Les joueurs français sont les plus suivis, de nouveaux traités paraissent.

Les cercles de damistes se multiplient et, en 1909, naît une Fédération des Damistes Français, ancêtre de l’actuelle Fédération Française de Jeu de Dames, fondée en mai 1937.

En 1947, Hollandais et Français jetent les bases d’une Fédération Mondiale du Jeu de Dames (FMJD) qui promeut le jeu à 100 cases.

Ce dernier, aujourd’hui qualifié d’international, est pratiqué en France, en Belgique, aux Pays-Bas, dans les pays africains francophones, en Russie et dans les anciennes républiques de l’ex-URSS, ainsi qu’au Brésil, mais il reste inconnu des pays anglo-saxons et hispanophones.

Quant à l’Asie orientale, elle ignore tout des dames. Internationales ou non...